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vendredi 28 février 2014

Prémisse : si l’on veut dire quelque chose sur la littérature contemporaine du Río de la Plata, plutôt qu’un groupe d’écrivains, de mouvements littéraires ou d’esthétiques, c’est un ensemble de nouvelles expériences éditoriales qu’il faudrait analyser. Ces expériences sont menées par un nombre croissant de petites maisons d’éditions en Argentine et en Uruguay. En ce qui concerne le terme de petites, disons qu’en 2008, 83% des titres publiés ont été édités par des maisons d’édition qui publient moins de 10 titres par an. En ce qui concerne la croissance de ces maisons, quelques chiffres illustratives (Argentine) : en 1995, 1 240 maisons d’éditions ont publié des livres ; en 2008, 2 285. C'est-à-dire, plus d’un millier de maisons d’édition ont été créées en treize ans (dans un contexte de crise économique totale). Tout ça sans compter les maisons d’édition qui n’ont pas d’existence légale, comme c’est le cas de nombreuses maisons d’éditions artisanales. Encore quelques chiffres. En 2002, 9 900 titres ont été publiés en Argentine ; en 2008, plus de 26 000. Cependant - et il est très important de le souligner - le tirage moyen a descendu par rapport aux niveaux des années quatre-vingt dix (de presque 5 000 en 1994 à 4 200 en 2008). Dernier chiffre : 34% des titres publiés en 2009 en Argentine appartiennent à la catégorie « Littérature et rhétorique ». Les autres catégories (Langues, Religions, Sciences dures, etc.), avec la seule exception des « Sciences sociales », ne dépassent pas le 10%. Encore une fois, si on considère le tirage moyen de ces livres de littérature, les chiffres descendent. Il y a donc une dissémination de l’activité éditoriale.

Question : quels rapports peut-on trouver entre cette dissémination éditoriale et la littérature ? On peut décliner cette question en plusieurs hypothèses :


a. Les écritures littéraires disséminées dans la contemporanéité seraient marquées par une absence ou par une suspension des contraintes esthétiques ou des signes de littérature. Cette absence serait liée à la prééminence de l’édition sur l’écriture. Certains critiques littéraires ont exprimé cette situation avec la phrase (en fait, le vers) de l’écrivain Osvaldo Lamborghini  « primero publicar, después escribir ». Dans cet aphorisme, l’action de publier, d’éditer un livre, est définie comme l’activité la plus propre à l’écrivain, tandis que l’écriture ne vient qu’en deuxième lieu. Publier, même si ce qu’on publie n’a pas de « valeur » littéraire, serait la devise de la littérature contemporaine. (Ces critiques-là parlent aussi d’une pulsion de publication : la littérature actuelle serait dominée par cette pulsion). Et c’est pour définir la littérature contemporaine, ou plutôt la « poésie actuelle », que ces critiques ont forgé un terme : « cualquierización ». En espagnol, « cualquier cosa » veut dire « n’importe quoi », et la  cualquierización serait précisément ce moment de la littérature argentine où n’importe quoi peut devenir littérature, à condition d’être publié. On pourrait évoquer ici la phrase de Barthes : écrire, verbe intransitif, et la transformer : publier, verbe intransitif.

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