Prémisse :
si l’on veut dire quelque chose sur la littérature contemporaine du Río de la
Plata, plutôt qu’un groupe d’écrivains, de mouvements littéraires ou
d’esthétiques, c’est un ensemble de nouvelles expériences éditoriales qu’il
faudrait analyser. Ces expériences sont menées par un nombre croissant de
petites maisons d’éditions en Argentine et en Uruguay. En ce qui concerne le
terme de petites, disons qu’en 2008,
83% des titres publiés ont été édités par des maisons d’édition qui publient
moins de 10 titres par an. En ce qui concerne la croissance de ces maisons,
quelques chiffres illustratives (Argentine) : en 1995, 1 240 maisons
d’éditions ont publié des livres ; en 2008, 2 285. C'est-à-dire, plus
d’un millier de maisons d’édition ont été créées en treize ans (dans un
contexte de crise économique totale). Tout ça sans compter les maisons
d’édition qui n’ont pas d’existence légale, comme c’est le cas de nombreuses
maisons d’éditions artisanales. Encore quelques chiffres. En 2002, 9 900
titres ont été publiés en Argentine ; en 2008, plus de 26 000.
Cependant - et il est très important de le souligner - le tirage moyen a
descendu par rapport aux niveaux des années quatre-vingt dix (de presque
5 000 en 1994 à 4 200 en 2008). Dernier chiffre : 34% des titres
publiés en 2009 en Argentine appartiennent à la catégorie « Littérature et
rhétorique ». Les autres catégories (Langues, Religions, Sciences dures,
etc.), avec la seule exception des « Sciences sociales », ne
dépassent pas le 10%. Encore une fois, si on considère le tirage moyen de ces
livres de littérature, les chiffres descendent. Il y a donc une dissémination de l’activité éditoriale.
Question :
quels rapports peut-on trouver entre cette dissémination éditoriale et la
littérature ? On peut décliner cette question en plusieurs
hypothèses :
a.
Les écritures littéraires disséminées dans la contemporanéité seraient marquées
par une absence ou par une suspension des contraintes esthétiques ou des signes
de littérature. Cette absence serait liée à la prééminence de l’édition sur
l’écriture. Certains critiques littéraires ont exprimé cette situation avec la
phrase (en fait, le vers) de l’écrivain Osvaldo Lamborghini
« primero publicar, después escribir ». Dans cet aphorisme, l’action
de publier, d’éditer un livre, est définie comme l’activité la plus propre à
l’écrivain, tandis que l’écriture ne vient qu’en deuxième lieu. Publier, même
si ce qu’on publie n’a pas de « valeur » littéraire, serait la devise
de la littérature contemporaine. (Ces critiques-là parlent aussi d’une pulsion
de publication : la littérature actuelle serait dominée par cette
pulsion). Et c’est pour définir la littérature contemporaine, ou plutôt la
« poésie actuelle », que ces critiques ont forgé un terme :
« cualquierización ». En
espagnol, « cualquier cosa » veut dire « n’importe quoi »,
et la cualquierización serait précisément ce moment de la littérature
argentine où n’importe quoi peut devenir littérature, à condition d’être
publié. On pourrait évoquer ici la phrase de Barthes : écrire, verbe
intransitif, et la transformer : publier, verbe intransitif.
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